Quand on me demande ce que je fais, ce que je propose est souvent reformulé très vite : « ah ben tu aides les gens qui ont des problèmes ». Chaque fois, quelque chose se fige en moi. Pas une opposition franche, plutôt une forme de décalage, une incompréhension silencieuse. Je me surprends alors à me demander ce qui se joue là : est-ce une manière de simplifier, de se rassurer, une projection, ou un refus de regarder ce qui échappe aux catégories habituelles ?
Il m’a fallu du temps pour trouver le mot juste, celui qui ne cherche pas à réduire ni à expliquer trop vite, mais simplement à préciser. Aujourd’hui, j’ai trouvé la formulation qui fait sens pour moi : j’accompagne les femmes dans les passages de vie.
Il existe des moments qui ne demandent ni solution, ni méthode, ni process, ni objectif, ni transformation. Des moments où la vie ne cherche pas à être comprise, mais traversée. Non pas parce qu’elle serait obscure ou absurde, mais parce qu’elle se déploie alors sur un autre registre, plus brut, plus mouvant, moins maîtrisable.
Un passage n’est pas un projet que l’on pilote. Ce n’est pas un avant et un après clairement balisé. Ce n’est pas une promesse de résultat. C’est un entre-deux, souvent imprévu, où l’on se retrouve emportée par un fleuve déjà en mouvement, sans avoir immédiatement conscience que la traversée avait commencé.
Le courant est là. La vie s’impose. On ne la contrôle plus de la même manière. Et parfois, dans ces moments-là, tout ce qui est possible, tout ce qui est réellement soutenant, c’est de ne pas être seule sur la barque.
I. Quand le mot « problème » ne dit rien de l’expérience vécue
Parler de « problème » est souvent une manière rapide, inconsciente de nommer ce que traverserait une femme, sans toujours mesurer l’impact que ce mot peut avoir réellement.
Le mot “problème” a quelque chose de rassurant, distanciant, presque pratique : il suppose qu’il existe une cause identifiable, une difficulté circonscrite, et, quelque part, une solution à trouver. Il installe l’idée que ce qui est vécu relève d’un dysfonctionnement temporaire et individuel, appelant une réparation, une correction, un retour à l’équilibre.
Dans certaines situations, cette lecture peut être pertinente. Mais il existe des moments de vie qui échappent radicalement à cette logique. Des moments où ce qui se joue n’est pas un problème à résoudre, mais un déplacement profond de l’être, une perte de repères qui ne peut pas être abordée comme un simple obstacle sur un chemin envisagé comme déjà tracé.
Parler de problème dans ces passages-là revient souvent à réduire l’expérience vécue. Non par manque de bonne intention, mais parce que le mot ne sait pas accueillir ce qui est flou, instable, encore informe. Il referme trop vite ce qui, en réalité, est en train de se défaire, sans que l’on sache encore ce qui pourra ou non se recomposer.
Cette manière de nommer rassure souvent l’entourage. Elle donne l’impression que la situation est contenue, qu’elle peut être comprise de l’extérieur, qu’elle finira par se régler. Elle permet aussi, parfois, de garder une certaine distance face à ce qui dérange, à ce qui met en question nos propres certitudes sur la continuité de la vie, sur le sens, sur la maîtrise que l’on croit avoir.
Mais pour celle qui traverse, cette reformulation peut devenir une expérience d’isolement supplémentaire voire de jugement involontaire. Car ce qu’elle vit n’est pas nécessairement réparable. Il ne s’agit pas toujours d’aller mieux, ni même de comprendre ce qui arrive. Il s’agit parfois de rester présente pendant que quelque chose s’effondre, pendant que des identités anciennes, des rôles, des repères intimes cessent de fonctionner comme avant.
Dans ces moments-là, le langage courant manque de matière. Il glisse à côté de l’expérience réelle. Il ne laisse aucune place à l’entre-deux, à cet espace incertain où l’on ne sait plus très bien ce qui est en train de mourir ni ce qui pourrait naître. Il n’autorise ni la durée, ni la lenteur, ni le désarroi qui accompagne souvent ces passages.
Dire « j’ai un problème » est parfois la seule formulation disponible. Mais dire « je traverse un passage » ouvre un autre espace. Un espace où l’expérience n’est plus pensée comme une anomalie à corriger, mais comme un moment de vie à traverser, avec tout ce que cela comporte d’inconfort, de vulnérabilité, et aussi de vérité.

II. Le passage de vie comme expérience humaine fondamentale
Nous sommes amenées à être confrontées à une perte de repères : l’ancien monde cesse de fonctionner, d’abord de manière imperceptible, puis plus bruyamment. Ce qui faisait repère jusque-là — des rôles, des certitudes, une manière de se définir, de se projeter — perd peu à peu sa pertinence ou son sens. Rien ne s’est encore clairement effondré, et pourtant quelque chose ne tient plus. Les gestes habituels deviennent hésitants, les mots nous manquent, les cadres connus n’offrent plus l’appui qu’ils promettaient.
Dans ces passages, ce n’est pas seulement une situation extérieure qui change, mais la manière même d’habiter notre vie. Les repères tombent sans toujours faire de bruit. Il n’y a pas encore de récit intelligible, pas de compréhension globale, pas de sens stabilisé auquel se raccrocher. Ce qui se vit est souvent diffus, difficile à nommer, et c’est précisément cela qui rend l’expérience si déroutante.
Ces moments peuvent prendre des formes très différentes. Ils peuvent s’inscrire dans des deuils visibles ou invisibles, dans des bascules identitaires, dans des transformations du corps, dans des liens qui se délitent, se déplacent ou disparaissent. Parfois, il s’agit d’un appel intérieur sans forme claire, d’un sentiment de décalage persistant, d’une impression de ne plus pouvoir continuer comme avant, sans savoir encore comment faire autrement.
Ce qui caractérise ces passages, ce n’est pas tant leur contenu que leur qualité. Ils suspendent les évidences. Ils défont les récits trop cohérents. Ils nous placent dans un temps particulier, où l’on avance sans carte, sans garantie, souvent sans langage adéquat. Un temps où l’on ne peut ni revenir en arrière, ni se projeter véritablement vers l’avant.
Le passage est une expérience humaine fondamentale parce qu’il touche à cette zone fragile où l’identité se reconfigure sans que l’on en maîtrise le processus. Il met à nu notre rapport au temps, à la perte, à l’incertitude. Et il rappelle, parfois de manière douloureuse, que la vie ne se déploie pas toujours selon les scénarios que nous avions imaginés.
III. Dire le passage autrement : la métaphore du fleuve
Le mot transformation est très présent dans les récits contemporains. Il suggère un passage balisé, orienté vers un mieux attendu, teinté d’une volonté d’ascension. Il suppose qu’un état succède à un autre, qu’un avant laisse place à un après plus clair, plus juste, plus abouti. La transformation raconte une trajectoire lisible, parfois même désirable, dans laquelle le changement est présenté comme un processus que l’on peut comprendre, accompagner et, dans une certaine mesure, contrôler.
Mais cette manière de dire ne correspond pas toujours à l’expérience vécue. Dans de nombreux passages de vie, rien ne se transforme de façon nette ou linéaire. Il n’y a pas de forme nouvelle immédiatement identifiable, pas de récit clair à produire, pas de direction évidente vers laquelle avancer. Ce qui se vit est bien une métamorphose, mais elle se fait lentement, dans l’obscurité et l’immobilité apparente, comme dans le temps de la chrysalide, une traversée dont on ne contrôle ni le rythme ni les contours.
La métaphore du fleuve permet de dire cela avec plus de justesse. Un fleuve n’obéit pas à une logique de progrès. Il coule. Il déborde parfois. Il ralentit, s’élargit, se resserre, change de lit. Son mouvement n’est ni constant ni prévisible, et pourtant il est bien réel. On ne lui impose pas une direction, on ne négocie pas son cours, on ne décide pas du moment où il accélère ou se fait plus calme.
Dans un passage de vie, le temps fonctionne souvent de la même manière. Il ne suit plus les repères habituels. Il s’étire, se contracte, se trouble. Ce qui était attendu n’arrive pas, ce qui n’était pas prévu s’impose. L’expérience ne demande pas d’être optimisée, mais traversée, avec ce qu’elle charrie d’incertitude, de fatigue, parfois de perte.
Parler de fleuve plutôt que de transformation, c’est reconnaître cette perte de maîtrise. C’est accepter que certains mouvements de vie ne conduisent pas immédiatement vers une forme plus stable ou plus lumineuse. C’est aussi sortir d’une injonction implicite à aller mieux, à comprendre, à tirer une leçon, alors même que l’expérience est encore en cours.
Le fleuve n’enseigne rien pendant qu’on y est immergée. Il ne délivre pas de message clair. Il demande de rester en présence, d’ajuster sa posture, de tenir dans le mouvement. Et parfois, cela suffit déjà largement.

IV. Accompagner un passage de vie : ce que ce n’est pas
Accompagner un passage commence souvent par un renoncement. Le renoncement à vouloir réparer, corriger ou accélérer ce qui se vit. Dans ces moments-là, toute tentative de remise en ordre prématurée risque de produire l’effet inverse : elle ajoute une couche de pression là où il y a déjà de la fragilité, et transforme l’expérience en échec supposé lorsqu’elle ne progresse pas comme attendu.
Accompagner un passage ne consiste pas à intervenir pour soulager, corriger ou accélérer ce qui est en train de se vivre. Ce n’est pas non plus proposer une méthode, une série d’étapes, ou un chemin balisé vers une sortie rassurante. Les passages de vie ne répondent pas à une logique de résolution rapide, et vouloir les inscrire de force dans un cadre opérant peut devenir une violence douce, souvent bien intentionnée, mais profondément décalée.
Ce n’est pas davantage donner des réponses, ni produire du sens à la place de celle qui traverse. Il y a des moments où le sens ne se laisse pas encore formuler, et où le forcer revient à refermer trop tôt une expérience qui a besoin de temps pour se déployer. Promettre une rive meilleure, une issue lumineuse, ou une transformation bénéfique revient parfois à nier la réalité du moment présent.
Accompagner un passage, ce n’est pas guider, ni tirer, ni pousser. Ce n’est pas se placer devant pour montrer le chemin, ni derrière pour presser le mouvement. C’est accepter de marcher côte à côte, dans un rythme qui n’est pas le sien, sans savoir exactement où cela mène.
Dans cette posture, il ne s’agit pas de faire disparaître l’inconfort, ni de neutraliser l’incertitude. Il s’agit plutôt de reconnaître ce qui est là, tel que c’est, sans chercher à l’optimiser. De tenir un espace suffisamment stable pour que ce qui se défait puisse continuer à se défaire, sans être interrompu ou jugé.
Dire ce que l’accompagnement n’est pas, c’est déjà tracer un cadre. Un cadre qui protège du trop-faire, du trop-comprendre, du trop-vouloir. Un cadre qui laisse place à une présence ajustée, respectueuse du temps propre au passage, et de la singularité de celle qui le traverse.
V. Ne pas être seule sur la barque
Il arrive un moment où l’on comprend qu’il n’y a rien de plus à faire. Rien à résoudre, rien à améliorer, rien à anticiper. Le passage est là, entier, exigeant. Il ne demande pas un héroïsme prescrit, façonné par le regard extérieur, attendu, valorisé. Il appelle un courage d’un autre ordre, plus intérieur, plus discret, souvent invisible.
Dans ces moments-là, la solitude peut devenir écrasante. Non pas parce que personne n’est autour, mais parce que ce qui se vit ne trouve plus d’écho dans les mots habituels. L’entourage veut aider, rassurer, encourager, parfois réparer. Mais ce dont il est question ici se joue sur un autre plan.
Ne pas être seule sur la barque ne signifie pas être sauvée du courant. Cela ne signifie pas non plus être protégée de l’inconfort ou de l’incertitude. Cela signifie pouvoir rester en présence de ce qui se vit, sans avoir à le justifier, à le rendre cohérent ou acceptable.
La barque n’est pas une promesse d’arrivée. Elle n’est pas un raccourci. Elle n’empêche ni la fatigue, ni la peur, ni le doute. Elle permet de ne pas sombrer dans l’isolement intérieur pendant que le fleuve poursuit son cours.
Parfois, être accompagnée ne change rien à ce qui arrive. Et pourtant, cela change tout. Cela change la manière de traverser, la manière de tenir, la manière de rester vivante dans l’entre-deux.
Il y a des passages où l’on ne peut rien faire de plus. Des passages où la seule chose possible, la seule chose réellement soutenante, est de ne pas être seule sur la barque.

