Un crâne symbolisant les phrases qui blessent les personnes malades

Les phrases qui blessent les personnes malades : comment mieux accompagner

Ces phrases qui blessent les personnes malades

Il y a des phrases que l’on n’oublie pas.

Pas parce qu’elles sont violentes dans leur intention, mais parce qu’elles tombent au mauvais endroit, au mauvais moment, avec une force que personne n’avait anticipée.

Elles surgissent souvent lorsque l’on traverse une période de crise, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit de la maladie.

Des mots prononcés pour rassurer, pour comprendre, ou simplement pour combler un silence — et qui parfois, malgré eux, blessent profondément.

J’ai traversé ce décalage entre ce que l’on me disait et ce que je vivais.

Et aujourd’hui, en tant que psychopraticienne, j’accompagne quotidiennement des femmes confrontées à des épreuves similaires : cancer, burn-out, rupture, perte de repères. Dans ces moments-là, la parole joue un rôle essentiel. Elle peut ouvrir un espace ou le refermer. Soutenir ou fragiliser.

Cet article est né de cette double expérience :

celle de la femme qui a connu la sidération, et celle de la professionnelle qui en comprend désormais les mécanismes.

Il ne s’agit pas de culpabiliser, ni de juger.

Il s’agit d’éclairer ce qui se joue réellement dans la relation, et d’offrir des repères pour mieux accompagner quelqu’un qui traverse un moment de vulnérabilité.

Lorsqu’une personne annonce une maladie grave, quelque chose se déplace immédiatement dans la relation.

Le temps se densifie.

Le corps se met en alerte.

Une zone d’incertitude s’ouvre — pour la personne concernée, bien sûr, mais aussi pour celles et ceux qui l’entourent.

Dans cet espace fragile, les mots ont un poids particulier.

Ils peuvent devenir une passerelle… ou un mur.

Et pourtant, ce qui blesse n’est pas toujours perçu sur le moment.

Bien souvent, la personne malade ne réagit pas immédiatement.

Elle encaisse. Elle continue. Elle fait face à l’urgence de ce qu’elle vit.

Le mécanisme de sidération peut être totalement silencieux :

un gel intérieur qui ne s’exprime pas, mais qui laisse une trace.

Ce n’est parfois qu’après coup — des jours, des semaines, ou même des années plus tard — que l’absurdité ou la violence involontaire de ces phrases apparaît clairement.

Quand le système nerveux se relâche.

Quand la mémoire se réorganise.

Quand le sens revient.

Ce qui fait mal, ce n’est pas la volonté de l’autre — elle est souvent maladroite mais sincère — c’est son incapacité à demeurer en présence de la vulnérabilité.

Une phrase trop rapide, trop rationnelle, trop brillante, peut donner l’impression d’être ramenée à un endroit où la complexité n’a plus droit d’exister.

La blessure vient de là : de cette impression que la réalité vécue doit être allégée, corrigée ou recouverte, au lieu d’être entendue.

Une femme regardant par la fenêtre qui repense à une phrase qui blesse quand on est malade

Lorsqu’une personne apprend qu’un proche est malade, quelque chose d’intense se produit aussi en elle.

La maladie convoque l’incertitude, la finitude, la perte de contrôle — des réalités que notre psychisme tente naturellement d’éviter.

Face à cette tension, plusieurs mécanismes internes se mettent en route, souvent à notre insu, et donnent naissance à ces “phrases qui tuent”, maladroites mais fréquentes.

Voici les principaux mécanismes à l’œuvre.

Le malaise face à la vulnérabilité

Il est difficile de rester en présence de la souffrance de quelqu’un que l’on aime.

L’esprit cherche alors une issue rapide : rassurer, minimiser, expliquer, positiver.

C’est un réflexe humain, pas un manque d’amour.

✦ La peur de mal faire

Beaucoup de personnes ont peur de dire « la mauvaise chose » et compensent en parlant trop vite, trop fort, ou en se réfugiant dans des formulations toutes faites.

La parole devient un moyen de calmer leur propre anxiété.

✦  Le déni

C’est un mécanisme de protection puissant.

Le cerveau refuse temporairement la gravité de la situation.

D’où ces phrases qui cherchent à ramener la réalité à quelque chose de maîtrisable, comme si la gravité pouvait disparaître par la force du discours.

✦ La projection

La personne parle moins de vous que d’elle-même.

Elle exprime ses propres peurs, ses propres représentations, son propre rapport à la maladie.

La phrase devient un miroir involontaire de ses angoisses.

Le besoin de maîtriser l’incontrôlable

Face à ce qui échappe, certaines personnes se raccrochent aux statistiques, aux anecdotes, aux exemples extérieurs.

« Je connais quelqu’un qui… »

Ou encore :

« Ah non mais c’est un cancer qui statistiquement se guérit très bien. »

C’est une manière de rendre l’inconnu moins menaçant, en le ramenant à des chiffres ou à des récits qui apaisent leur propre peur.

✦ La pression sociale à “rester positif”

Nous vivons dans une culture qui valorise la performance, le courage, l’optimisme.

La vulnérabilité, elle, est souvent mal comprise.

D’où des injonctions comme :

« Tu es forte »,

« Tu vas t’en sortir »,

« Tu es une guerrière ».

Ces mécanismes ne sont pas intentionnels ou conscients : ce sont des tentatives maladroites de faire face à ce qui dérange.

Les reconnaître permet de mieux comprendre pourquoi ces phrases surgissent, et comment accompagner plus justement.

Certaines phrases reviennent souvent lorsque la maladie surgit dans une conversation.

Elles paraissent anodines, parfois même encourageantes.

Mais lorsqu’on les entend alors que l’on traverse une épreuve, leur effet peut être tout autre.

Voici quelques exemples réels, accompagnés du mécanisme sous-jacent et de leur impact psychique.

« Sincèrement, ça se guérit bien si c’est pris à temps. »

Intention supposée : rassurer, apporter une information positive.

Impact réel : la personne malade entend surtout que la gravité de ce qu’elle vit doit être relativisée. La phrase impose une perspective qui n’est pas la sienne et laisse entendre que la suite est “simple” si elle fait ce qu’il faut.

Elle peut également générer une culpabilité silencieuse : l’idée qu’elle doit guérir, bien, vite, correctement, pour correspondre à la projection rassurante de l’autre.

Ce mécanisme renforce la solitude, parce qu’il met sur les épaules de la personne malade une responsabilité qui n’a pas lieu d’être.

« Mais… tu n’avais rien senti ? »

Intention supposée : comprendre, chercher du sens.

Impact réel : cette question peut créer une culpabilité latente. Comme si ne pas avoir “vu venir” la maladie constituait une faute ou un manque d’attention à soi.

« Tant que tu es bien prise en charge maintenant. »

Intention supposée : se rassurer (et rassurer l’autre) en s’appuyant sur la médecine.

Impact réel : la phrase escamote l’angoisse, les inconnues, le temps de sidération. Elle donne l’impression que la situation est déjà “sous contrôle”, alors que rien n’est stabilisé intérieurement.

« Je travaille dans ce milieu, je vois plein de gens qui guérissent, je dédramatise. »

Intention supposée : normaliser, alléger.

Impact réel : la maladie de la personne est dissoute dans une généralité statistique. Ce qui est vécu comme singulier et bouleversant devient un cas parmi d’autres. Cela peut renforcer le sentiment d’être incomprise ou noyée dans un discours technique.

« Ah mais toi, tu as le traitement light… je connais quelqu’un qui… »

Intention supposée : comparer pour rassurer.

Impact réel : la comparaison invalide la réalité de l’expérience. Elle nie la difficulté propre au parcours et suggère que “ça pourrait être pire”, ce qui ferme toute possibilité d’expression authentique.

« Tu es une wonderwoman, tu vas t’en sortir. »

Intention supposée : encourager, valoriser la force.

Impact réel : cette injonction héroïque nie la vulnérabilité, la fatigue, la peur. Elle oblige à performer une forme de courage, au lieu d’autoriser une parole sincère sur ce qui est traversé.

Elle touche aussi un point très sensible : beaucoup de femmes ont tenu pendant des années une posture de sur-force, de sur-responsabilité ou d’hyper-adaptation.

Cette manière d’exister épuise profondément le corps et le système nerveux.

Elle crée un terrain d’usure, une pression constante, un mode de vie où l’on ne s’écoute plus.

Je ne dis pas que le cancer est une conséquence directe de ces schémas — ce serait réducteur et injuste.

Mais il existe souvent un lien intérieur, une résonance entre la maladie et un moment de la vie où le corps dit stop alors que l’esprit continue de tenir.

Dans ce contexte, entendre « tu es une wonderwoman » peut raviver l’ancien programme :

celui qui a justement mené au dépassement de soi, à l’épuisement silencieux, et à la perte du droit d’être vulnérable.

Ces phrases ne sont pas malveillantes. Elles sont le reflet de mécanismes humains, souvent inconscients.

Mais leur impact, lui, est réel : une contraction intérieure, un décalage relationnel, et parfois une impression de devoir protéger l’autre de sa propre réalité.

Lorsqu’une maladie grave surgit, l’entourage veut souvent bien faire. Pourtant, ce qui soutient vraiment n’est pas toujours la présence immédiate, ni l’écoute constante.

Il s’agit plutôt d’une présence ajustée : une manière d’être là qui respecte le rythme, les besoins fluctuants et parfois le désir de solitude.

Voici ce qui revient le plus souvent dans l’expérience des personnes malades — et que je retrouve chaque jour dans ma pratique.

✦ Le besoin d’être accueillie telle qu’elle est sans devoir minimiser, prétendre aller bien, ou performer la force.

Accueillir ne signifie pas être en contact permanent : parfois, accueillir, c’est accepter que la personne ne veuille voir personne.

✦  Le besoin d’un espace où tout peut exister: colère, fatigue, sidération, incompréhension.

Un espace où l’on peut dire — mais aussi un espace où l’on peut ne pas dire, sans que cela crée un malaise ou une inquiétude excessive.

✦  Le besoin de ne pas devoir protéger l’entourage: lorsqu’une personne malade sent que l’autre est mal à l’aise, elle se met souvent à jouer un rôle rassurant.

Un soutien véritable, c’est quelqu’un qui autorise le silence, le retrait, l’absence de réponse.

✦  Le besoin d’être considérée comme une personne, pas comme un diagnostic

La maladie bouleverse, mais elle ne résume pas une identité.

Une présence juste est une présence qui n’envahit pas, qui ne réduit pas, qui ne projette pas, et surtout qui ne minimise pas ce qui est vécu.

✦  Le besoin d’un respect profond du rythme

Certaines heures appellent le lien, d’autres appellent le repli.

Certaines journées permettent la parole, d’autres demandent un isolement protecteur.

Respecter cela, c’est offrir un soutien réellement humain.

✦  Le besoin d’un lien sincère, mais non intrusif

Pas de positivité forcée.

Pas d’injonction au courage.

Pas de minimisation.

Juste un lien vrai, capable aussi de s’effacer quand c’est nécessaire.

Souvent, les personnes me disent :

« Ce qui m’a aidée, ce n’était pas la présence de l’autre. C’était de sentir qu’il ou elle était là, sans pression, sans attente, sans intrusion. »

Ce n’est donc pas la présence en elle-même qui soutient, mais la liberté de pouvoir la recevoir ou de la refuser, sans que l’autre s’en offense.

Face à la maladie, il n’existe pas de phrase parfaite.

Mais certaines manières de parler — plus ouvertes, plus humbles, plus ajustées — peuvent vraiment soutenir.

Elles permettent à la personne malade de rester sujet de ce qu’elle traverse, et non objet d’un discours qui la dépasse.

Voici quelques propositions qui, dans la plupart des situations, offrent un espace respirable. Des mots qui n’imposent rien.

✦  « Comment vis-tu cette période, vraiment ? »

Cette question ouvre un espace sans présupposer ce que l’autre ressent. Elle invite à une vérité, pas à une performance.

Des mots qui reconnaissent la complexité

✦  « Je ne sais pas quoi dire, mais je suis là. »

Cette phrase dit l’essentiel : la présence, sans pression ni tentative de réparer ce qui ne peut l’être.

Des mots qui n’ajoutent rien sur les épaules

✦  « Tu n’as rien à porter seule. »

Elle rappelle que la personne n’a pas à gérer l’émotion des autres, ni à jouer un rôle.

Des mots qui respectent le rythme

✦  « Si tu as besoin de solitude, je comprends. Si tu as besoin de parler, je suis là. »

C’est une manière d’honorer le mouvement intérieur, sans intrusion ni retrait brutal.

Des mots qui reconnaissent le choc

✦  « Ce que tu vis est difficile, et c’est normal de ne pas savoir comment réagir. »

Cette phrase légitime l’expérience, sans la minimiser et sans la dramatiser.

Des mots qui ne referment rien

✦  « Dis-moi ce dont tu as besoin aujourd’hui. »

Elle ouvre un espace de choix — précieux dans une période où tant de choses échappent.

Aucune de ces phrases n’est magique.

Mais elles ont un point commun : elles n’imposent pas une trajectoire, elles n’effacent pas la complexité, elles n’enferment pas dans un rôle.

Elles laissent la personne libre.

Parler à quelqu’un qui traverse la maladie n’est jamais simple.

Nous voulons bien faire, réconforter, alléger, offrir un peu de solidité face à ce qui vacille.

Et pourtant, ce sont parfois ces élans-là qui créent un décalage, ou une blessure involontaire.

Reconnaître cela ne vise ni à culpabiliser ni à juger.

C’est une manière de mieux comprendre ce qui se joue dans la relation : les projections, le malaise, le besoin de maîtrise, la difficulté à rester en présence de la vulnérabilité.

Ce qui soutient vraiment n’est pas une phrase parfaite, ni une attitude irréprochable.

C’est une manière d’être au monde qui reste ouverte, humble, ajustée.

Une manière d’être là sans envahir.

D’écouter sans interpréter.

De respecter les rythmes, les silences, les variations intérieures.

Nous apprenons toutes et tous, au fil de nos vies, à accompagner les autres dans leurs passages difficiles.

Et nous apprenons tout autant à nous accompagner nous-même.

Si cet article résonne, peut-être vous invite-t-il simplement à cette question :

comment puis-je me tenir, avec justesse, devant la vulnérabilité d’un être que j’aime ?

Une question qui n’a pas de réponse définitive — mais qui ouvre une manière plus douce, plus humaine, d’être en relation.

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